On parle souvent des bastides comme de « jolies villes médiévales » : une vision du tourisme rural qui occulte leur dimension politique. C’est réducteur au point d’être faux. Une bastide, c’est un acte politique autant qu’un acte d’urbanisme. Une ville créée de toutes pièces, sur un terrain vierge ou presque, avec un plan géométrique imposé d’avance et une charte qui garantissait des droits aux habitants. Rien à voir avec un village qui aurait grossi autour d’un château. Les bastides sont le premier programme d’aménagement du territoire en France, trois siècles avant que le concept n’existe.
Ce que bastide veut dire, et ce que le mot cache
Le terme bastide vient de l’occitan bastida, « construction ». En Provence, une bastide désigne une maison de campagne. Dans le Sud-Ouest, entre Aquitaine et Languedoc, le mot prend un sens radicalement différent : une ville neuve, fondée selon un plan régulier, entre 1222 et 1373 environ.
Ce qui définit la bastide médiévale au sens strict :
- Un acte de fondation daté, souvent un contrat de paréage entre un seigneur (laïc ou ecclésiastique) et un pouvoir royal ou comtal
- Un plan orthogonal décidé avant l’arrivée des habitants
- Une charte de coutumes qui fixait les droits des colons : exemptions fiscales, liberté de commerce, droit de se marier sans autorisation seigneuriale
- Un terrain choisi pour sa position stratégique, souvent sur un promontoire, un carrefour routier ou une confluence
On dénombre entre 300 et 700 bastides selon les historiens, l’écart dépendant des critères retenus.
Pourquoi on a construit des bastides en Aquitaine
Fonder une bastide, c’était planter un drapeau. Le phénomène est indissociable de la rivalité entre le roi de France et le roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine, pour le contrôle du Sud-Ouest. Chaque camp cherchait à fixer des populations sur un terrain disputé.
Le mécanisme reposait sur un partage des rôles. Le seigneur local fournissait la terre. Le roi ou le comte apportait la légitimité juridique et parfois le financement. Les colons recevaient un lot à bâtir, des terres agricoles et des franchises. L’Aquitaine concentre la majorité des fondations parce que la frontière entre zones d’influence française et anglaise passait précisément par le Périgord, l’Agenais et la Gascogne. Alphonse de Poitiers côté français, Édouard Ier côté anglais : les deux ont été des fondateurs prolifiques.
La bastide servait trois fonctions simultanées. Place de marché, d’abord : les franchises commerciales attiraient les artisans et les négociants, donnant naissance à ce qui ressemble aujourd’hui à un marché du terroir. Garnison potentielle, ensuite : la population fixée pouvait être mobilisée. Vitrine administrative, enfin : chaque bastide incarnait physiquement l’autorité du fondateur sur le terrain, avec une place à ses armes et un bayle nommé pour rendre la justice. C’est cette triple fonction qui explique le rythme frénétique des fondations entre 1250 et 1320 : chaque bastide posée par un camp appelait une contre-fondation de l’autre.
📌 À retenir : la bastide n’est pas un projet défensif d’abord. C’est un projet économique et démographique. La défense vient après, quand le contexte l’exige.
Le Languedoc et le Rouergue ont aussi vu naître des bastides, dans la foulée de la croisade des Albigeois. L’Occitanie post-cathare avait besoin de repeupler des territoires dévastés.
Le plan en damier, signature absolue de la bastide
Le plan n’est pas organique. Il est géométrique, tracé à l’avance, reproductible.
Au centre : une place rectangulaire ou carrée, bordée d’arcades (les « couverts »). C’est là que se tenait le marché. Autour, des îlots réguliers découpés par des rues perpendiculaires. Les lots étaient calibrés : chaque colon recevait une parcelle de dimensions identiques.
Les rues principales partent de la place vers les portes de la ville. Les rues secondaires forment un quadrillage. Le résultat ressemble, vu du ciel, à un plan de ville américaine. Ce n’est pas un hasard : les bastides sont, chronologiquement, parmi les premières applications du plan hippodamien en Europe occidentale depuis l’Antiquité.
Les éléments défensifs varient selon les bastides. Certaines n’ont jamais eu de remparts. D’autres ont reçu des fortifications après coup, quand la guerre de Cent Ans a rendu la chose urgente. Le châtelet (porte fortifiée avec logement de garde), la bretèche (saillie en encorbellement au-dessus d’une porte pour tirer en contrebas) et les portes doubles sont les éléments les plus caractéristiques quand ils existent.
Ce qu’une bastide n’est pas
Confusion courante : toute ville fortifiée serait une bastide.
| Critère | Bastide | Ville fortifiée classique | Fortified town anglaise |
|---|---|---|---|
| Fondation | Acte daté, plan préétabli | Croissance organique puis enceinte | Variable, souvent royale |
| Plan | Damier strict | Irrégulier, dicté par le terrain | Parfois régulier, souvent moins strict |
| Charte | Toujours, avec franchises | Pas systématique | Fréquente |
| Place centrale | Obligatoire, fonction marchande | Pas toujours | Variable |
| Période | 1222-1373 | Toute l’époque médiévale | XIIe-XIVe siècle |
Carcassonne n’est pas une bastide : c’est une cité fortifiée qui a grandi autour d’un château comtal, sans plan préétabli. La ville basse de Carcassonne, en revanche, est une bastide fondée par Saint Louis en 1247 après l’incendie du bourg primitif.
Monpazier, Villefranche, Monflanquin : le Périgord comme conservatoire
Le Périgord rassemble les bastides les mieux préservées de France, et de loin.
Monpazier, fondée en 1284 par Édouard Ier d’Angleterre, est la référence. Sa place centrale à arcades est intacte. Le plan n’a quasiment pas bougé depuis sept siècles. Les « carreyrous » (ruelles étroites entre les îlots, coupe-feu médiévaux) sont encore visibles. C’est probablement la bastide la plus photographiée du Sud-Ouest.
Villefranche-du-Périgord, fondée en 1261, est plus discrète mais tout aussi lisible dans son plan. Sa halle couverte du XIXe siècle occupe l’emplacement exact du marché d’origine. Le village reste un bourg vivant, pas un musée.
Monflanquin, perchée sur un éperon, offre un point de vue spectaculaire sur la vallée de la Lède. Fondée en 1256 par Alphonse de Poitiers, elle illustre le modèle français (par opposition au modèle anglais de Monpazier). Villeneuve-sur-Lot, bastide de 1264, a perdu une partie de son tissu ancien mais conserve ses deux tours-portes encadrant le Lot.
D’autres bastides du Périgord valent le détour : Beaumont-du-Périgord, Eymet, Lalinde, Domme (cette dernière étant un cas particulier car bâtie sur un terrain escarpé qui a contraint le plan en damier).
Au-delà du Périgord : les bastides d’Aquitaine au Languedoc
En Gascogne, Marciac (célèbre pour son festival de jazz, mais d’abord pour sa place à arcades de 7 000 m²) et Cologne-du-Gers illustrent le modèle gascon, souvent plus vaste que le modèle périgourdin. L’Aveyron compte Villefranche-de-Rouergue, dont la place Notre-Dame est l’une des plus impressionnantes du Sud-Ouest : arcades massives, fontaine centrale, collégiale gothique qui domine tout.
Côté Languedoc, Aigues-Mortes (fondée par Louis IX) est la plus connue, même si son lien avec la croisade la place dans une catégorie à part. Plus typiques : Mirepoix dans l’Ariège, avec ses maisons à colombages sur arcades, et Revel dans le Tarn, dont la halle centrale en bois a traversé les siècles. Ce qui change d’une région à l’autre, c’est le matériau (pierre blonde en Périgord, brique en Lauragais, calcaire blanc en Quercy). Le principe reste le même.
Le vocabulaire des bastides, en bref
Les couverts : galeries à arcades autour de la place, protection du marché. Le carreyrou (ou « androne ») : ruelle d’à peine un mètre entre deux îlots, coupe-feu et évacuation des eaux. Les cornières : maisons d’angle dont les arcades forment un L, les emplacements commerciaux les plus chers. Le châtelet : porte fortifiée flanquée de tours, absent des bastides qui n’ont jamais reçu de fortifications.
Visiter une bastide : ce qui vaut le déplacement
Les bastides les plus lisibles sont celles qui n’ont pas connu de croissance urbaine forte après le Moyen Âge. Monpazier est restée un bourg rural, son plan intact. Villefranche-de-Rouergue, plus grande, a subi des transformations mais garde un centre ancien cohérent.
Le critère le plus fiable pour choisir : la lisibilité du plan. Si en arrivant sur la place centrale, on comprend l’organisation de la ville sans carte, la bastide a conservé son essence. Le jour de marché reste le meilleur moment, et c’est souvent l’occasion de prolonger le séjour dans un gîte rural.
Questions fréquentes
Combien de bastides ont été fondées dans le Sud-Ouest ?
Les estimations varient entre 300 et 700 selon les critères retenus par les historiens. Le chiffre le plus souvent cité pour les bastides au sens strict (acte de fondation, plan régulier, charte de franchises) tourne autour de 300 à 400. En élargissant aux « villeneuves » et aux fondations atypiques, on dépasse 600. L’Aquitaine en concentre la majorité.
Les bastides étaient-elles toutes fortifiées ?
Non. Beaucoup de bastides n’ont jamais eu de remparts. La fortification n’est pas un critère de définition. Certaines ont reçu des enceintes tardivement, pendant la guerre de Cent Ans, quand la menace militaire l’exigeait. D’autres sont restées ouvertes toute leur existence. Le plan en damier et la charte de fondation comptent davantage que les murailles.
Quelle bastide visiter en premier dans le Périgord ?
Monpazier est la réponse la plus consensuelle, et pour une fois le consensus a raison. Son plan est le mieux conservé, sa place à arcades est intacte, ses carreyrous sont encore praticables. Pour varier, Monflanquin offre un point de vue remarquable et une ambiance moins touristique en dehors de l’été.
Quelle différence entre une bastide et un castelnau ?
Le castelnau s’est construit autour d’un château préexistant, de manière organique, sans plan préétabli. Les rues suivent les courbes de niveau et tournent autour de la forteresse. La bastide, au contraire, naît d’un acte de fondation sur terrain neuf, avec un damier tracé d’avance. Les deux coexistent parfois dans la même commune, comme à Domme.